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Alors qu’à Rome s’est ouverte depuis le 8 Décembre 2015 « la Porte de la Miséricorde »[1], et que la Sainte Eglise catholique, les yeux levés au ciel, implore, chante et célèbre la miséricorde sans fin du Seigneur, de façon particulière en cette année jubilaire, il urge de revenir au texte sacré pour y scruter le beau visage d’un Dieu dont le cœur tremble en face de la misère humaine. Car, c’est bien cette réalité d’un cœur qui se pose en face de la misère, ou d’une misère qui se découvre en face d’un cœur – celui de Dieu - qu’évoque le concept moderne de « miséri-corde ». Toutefois, la sémantique nous oblige à ne pas nous arrêter à l’étymologie, pour descendre jusqu’aux profondeurs des Saintes Ecritures, là où la réalité dépasse le sens matériel, là aussi où le sens n’épuise pas la réalité, d’une réalité qui surpasse le langage.

1- L’amour et la compassion d’un Dieu fidèle à l’Alliance

Immergés dans ces profondeurs scripturaires, nous découvrons que la conception de la miséricorde de Dieu dans l’Ancien Testament est nuancée selon qu’on passe de l’original hébraïque à la version grecque des Septante (LXX). Ainsi, dans l’hébreu vétérotestamentaire deux substantifs sont souvent utilisés pour désigner la miséricorde, à savoir hesed (utilisé près de 250 fois) et rāham (près de 6 fois). Si hesed désigne l’attitude conforme à l’Alliance (fidélité à l’Alliance), rāham, quant à lui, indique l’utérus, le sein maternel, siège de l’amour maternel. A ces deux substantifs, il faudrait ajouter le verbe hānan, « faire miséricorde, faire grâce», et qui exprime « la faveur pleine de grâce, entièrement imméritée, d’un supérieur à l’égard d’un inférieur »[2]. Ainsi, dans la version originale hébraïque de l’Ancien Testament, il y a une prédominance de la dimension juridique de la miséricorde (hesed), qui n’exclut pas, toutefois, l’aspect sentimental (rāham).

La version grecque de l’Ancien Testament s’éloigne décisivement des rivages juridiques, en traduisant hesed par éleos, lequel signifie l’émotion intime qu’éprouve quelqu’un à la vue d’un mal qui a frappé d’autres personnes, et par conséquent miséricorde, compassion, piété[3]. On y trouve aussi parfois oiktirmós (attitude de compassion en face de la mésaventure du prochain) et splánchna (siège des sentiments, entrailles, viscères, cœur), qui correspond à rāham. On comprend alors que la Vulgate ait traduit éleos par misericordia, concept générique fortement marqué par l’idée d’un cœur qui souffre en face de la souffrance d’autrui.

Ce parcours sémantique, aussi fastidieux qu’il puisse paraître, est pourtant nécessaire pour comprendre la valeur que l’Ancien Testament donne à la miséricorde, qui reste essentiellement un attribut divin. De ce parcours, on comprend que la miséricorde est profondément liée à l’Alliance : Dieu qui, malgré les infidélités de son peuple, reste fidèle à son Alliance, et continue de le poursuivre de son amour (Ps 136,1[4]), un Dieu qui prend plaisir à faire miséricorde en pardonnant les infidélités et les péchés de son peuple[5]. « Dans le contexte de l’alliance, la miséricorde divine est donc étroitement liée au pardon (Ex 34,9 ; Nb 14,19 ; Jr 3,12 ; Dn 9,9), disposition fondamentale de compassion (Dt 13,18), qui nourrit l’amour constant par lequel Dieu maintient son alliance et ne tient pas compte des péchés de son peuple (Ps 25,6 ; 40,12 ; 51,3 ; etc) »[6]. Ce Dieu fidèle à l’Alliance, c’est aussi un Dieu dont les entrailles frémissent, tremblent, et s’émeuvent devant les dangers qui guettent ses fils (cf. Os 2,21 ; 2 S 24,14 ; Ps 103,4). La métaphore maternelle contenue dans la conception vétérotestamentaire de la miséricorde est très belle : elle indique ce côté maternel d’un Dieu qui s’émeut et qui frémit jusqu’aux profondeurs de ses viscères en voyant ses fils menacés par le danger. Non seulement il s’émeut, mais il intervient promptement pour les tirer du danger.

De ce point de vue, la notion de miséricorde dans l’Ancien Testament est en lien étroit avec le salut, entendu et attendu comme délivrance du danger, de la maladie, de la mort et du péché[7]. Cette miséricorde salvatrice de Dieu, en Jésus-Christ se fait visible à la « plénitude des temps » (Ga 4,4).

2- Jésus-Christ, incarnation de la miséricorde divine

« Le Nouveau Testament – écrit Spicq – reprend exactement et continue la foi d’Israël à la miséricorde divine. Il s’y réfère explicitement ; mais il accentue bien davantage le précepte de la pitié fraternelle, dont il fait une vertu intérieure et active, une condition sine qua non de la béatitude éternelle et une imitation de la miséricorde du Père qui est dans les cieux »[8]. Il ne peut en être autrement lorsqu’on sait que par son incarnation, Jésus-Christ a offert au monde l’inaltérable visage miséricordieux du Dieu de l’Ancien Testament. Luc à qui nous devons les récits de l’enfance de Jésus établit comme fil conducteur de sa narration la piété miséricordieuse de Dieu, promise dans l’Ancien Testament, expérimentée dans l’histoire salvifique d’Israël, et portée à sa plénitude dans l’abaissement miséricordieux de Dieu en faveur des petits et des pauvres. Ce qui advient dans l’Incarnation de son Fils[9].

En effet, dans les évangiles synoptiques en général, le verbe eleéō (de éleos, compassion, miséricorde) exprime essentiellement l’irruption de la miséricorde divine dans une situation de misère humaine, à travers la puissante action libératrice de Jésus de Nazareth qui guérit et qui sauve[10]. Les cris des malheureux, les souffrances des malades, l’angoisse des opprimés et la douleur de ceux qui sont éplorés, le saisissent jusqu’aux entrailles et le poussent à agir. Alors les visages s’illuminent, la joie jaillit des cœurs, et les esprits s’émerveillent ! Cette promptitude avec laquelle il se penchait avec compassion sur la misère humaine, nous la trouvons synthétisée dans les trois paraboles de la miséricorde en Lc 15 : la brebis perdue, la drachme perdue et l’enfant prodigue. Il souffre et il craint de perdre pour toujours ceux qui s’éloignent, c’est pourquoi il s’élance sans retard à leur recherche. Avec lui, le pécheur ne se sent pas jugé, mais accueilli avec une tendresse infinie. L’épisode de la femme adultère, en Jn 8 le démontre éloquemment. Augustin commente le face-à-face du Christ avec la pécheresse, après le départ des accusateurs: « se reconnaissant coupables, ‘ils se retirèrent tous l’un après l’autre’, et il ne resta que la misérable pécheresse en face de la bonté miséricordieuse »[11]

La manifestation sublime de cette bonté miséricordieuse se déploie dans le contexte de la Nouvelle Alliance que le Christ a scellée par son sang sur la Croix, et dont l’Eucharistie reste la Signature et le Sacrement : « Cette coupe est la Nouvelle Alliance en mon sang, versé pour vous » (Lc 22,20 ; 1Co 11,25). Or, le concept de la Nouvelle Alliance, utilisé par le Christ dans la version lucanienne et paulinienne[12] de l’institution de l’Eucharistie reprend exactement la prophétie de Jérémie (31,31-34), laquelle s’achève par la promesse de Dieu de « pardonner leur crime et ne plus [se] souvenir de leur péché » (Jr 31,34 ; voir aussi He 8,6-13). On comprend donc que la Nouvelle Alliance scellée par le Christ est en rapport contigu avec le pardon des péchés[13], acte de fidélité miséricordieuse (hesed) de Dieu. Dans l’institution de l’Eucharistie et dans le sang matériellement versé sur la Croix, c’est donc, en définitive, la miséricorde-hesed de Dieu qui embrasseet inondele monde.

Toujours dans cet ordre de la fidélité miséricordieuse de Dieu, il faudrait situer le pouvoir donné par le Christ aux apôtres de « remettre les péchés » (cf. Jn 20,22), propulsant ainsi son Eglise sur les sentiers de la miséricorde.

3- « Miséricordieux comme le Père »

Luc rapporte que le Christ, alors même qu’il instruisait un jour ses disciples à propos de l’amour des ennemis (Lc 6, 27-35), les exhorta sans transition à être miséricordieux comme le Père : « Soyeux miséricordieux, comme votre Père céleste est miséricordieux » (Lc 6,36). D’où le thème de ce Jubilé de miséricorde. Lc, en toute évidence semble reprendre la prescription de Lv 19,2 : « Soyez saints, car moi, Yahvé votre Dieu, je suis saint ». Manifestement, pour Lc la vocation à la sainteté contient l’exigence d’être miséricordieux comme le Père. Le mot utilisé par l’original grec de Lc 6,36, rendu indifféremment par « miséricordieux », est oiktirmós (attitude de compassion en face de la mésaventure du prochain)[14]. C’est donc en réalité une exhortation adressée aux disciples, aux chrétiens de tous les temps, à être sensibles en face de la misère humaine, qu’elle soit matérielle ou morale (péché), à ressentir jusqu’aux entrailles (splánchna, rāham) le poids de la souffrance qui écrase le prochain, quelles que soient sa nationalité, sa race, son ethnie, sa langue, sa religion et la couleur de sa peau.Tel le bon samaritain en Lc 10,29-37.

En cela, l’Eglise apostolique des Actes des apôtres nous offre un merveilleux exemple. « Tous les croyants ensemble mettaient tout en commun ; ils vendaient leurs propriétés et leurs biens et en partageaient le prix entre tous selon les besoins de chacun » (Ac 2,44 ; voir aussi Ac 4,32.34). A cette solidarité, conséquence d’un cœur qui ne supporte pas la misère et l’indigence du prochain, s’ajoutent les actes de puissance (miracles et guérisons) en faveur des souffrants, qu’ils soient chrétiens ou non (cf. Ac 5,15-16 ; 9,32-43; 14,8-10 etc). Plus tard, dans une énergique prédication, l’apôtre Jacques dénoncera le mépris du pauvre (cf. Jc 2,1-4) et invitera tous les chrétiens à allier à la foi les œuvres de miséricorde (cf. Jc 2,14-26).

L’Eglise a toujours compris que l’appel du Maître à être « miséricordieux comme le Père » comportait non seulement un refus de toute situation de précarité existentielle, mais aussi un combat contre le péché. Cela parce que la miséricorde (hesed) est d’abord et avant tout fidélité à l’Alliance. Or, le péché est tout simplement infidélité à l’Alliance scellée avec Dieu. Être miséricordieux comme le Père, c’est alors être fidèle comme Lui à l’Alliance, en vivant dans la sainteté par sa grâce. En tout état de cause, la miséricorde ne saurait être une incantation ou un mantra. Elle ne saurait conduire à la banalisation du péché, comme cela semble être le cas de nos jours. Le prophète Isaïe nous avertit, à cet effet : « Malheur à ceux qui appellent le mal bien et le bien mal, qui font des ténèbres la lumière et de la lumière les ténèbres, qui font de l’amer le doux et du doux l’amer » (Is 5,20). Le cardinal Joseph Ratzinger, alors doyen du sacré collège des cardinaux, soulignait justement que « La miséricorde du Christ n'est pas une grâce à bon marché, elle ne suppose pas la banalisation du mal. Le Christ porte dans son corps et sur son âme tout le poids du mal, toute sa force destructrice. Il brûle et transforme le mal dans la souffrance, dans le feu de son amour qui souffre. Le jour de la vengeance et de l'année de grâce coïncident avec le mystère pascal, dans le Christ mort et ressuscité. Telle est la vengeance de Dieu: lui-même, en la personne du Fils, souffre pour nous. Plus nous sommes touchés par la miséricorde du Seigneur, plus nous devenons solidaires de sa souffrance - et plus nous sommes prêts à compléter dans notre chair "ce qu'il manque aux épreuves du Christ" (Col 1, 24). »[15]

Il importe de faire alors la distinction entre miséricorde offerte et miséricorde reçue. Si Dieu nous tend toujours sa main de miséricorde, celle-ci n’est reçue effectivement que grâce au repentir et à la conversion de vie. David, Achab … et plusieurs autres se sont vus pardonnés seulement après avoir reconnu leur péché et s’être humiliés devant Dieu (cf. 2Sam 12,13 ; 2 R 21,27-29) ; à la femme adultère le Christ dit : « Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, désormais ne pèche plus » (Jn 8,11). Le saint évêque d’Hippone alors commente : « Eh quoi, Seigneur, approuveriez-vous le péché ? Non certes, il ne l’approuve pas; car, écoute ce qui suit:‘Va, et ne pèche plus à l’avenir’. Le Sauveur a donc prononcé une condamnation; mais ce qu’il a condamné, c’est le péché, et non le pécheur. S’il avait donné son approbation au crime, il aurait dit : Je ne te condamnerai pas non plus; va, conduis-toi comme tu voudras, et sois sûre de mon indulgence; tant que tu pèches, je te préserverai de toute punition, même du feu et des supplices de l’enfer. Mais le Sauveur ne s’est pas exprimé ainsi. »[16]

En définitive, ce parcours nous a permis de comprendre le sens, les exigences et les implications de la miséricorde divine dans les Saintes Ecritures. Puisse cette année jubilaire de la Miséricorde nous aider à être plus chrétiens, véritablement chrétiens et viscéralement chrétiens ! Puisse-t-elle nous stimuler davantage à être « miséricordieux comme le Père » !

Pour aller plus loin

JEAN-PAUL II, Dives in misericordia

P. GIBERT, la miséricorde, coll. Ce que la Bible dit sur…, Nouvelle Cité 2014.

M. AÏFAN, Aujourd’hui encore Jésus guérit et sauve. Les conditions du miracle à la lumière de Ac 9,32-43, Cotonou 2015.

                                                                             

                                                                               Père Mathieu C. AÏFAN,

                                                                               Archidiocèse de Cotonou

                                                                               Bibliste

                                                                                                                                                           


[1] M.V. N°3

[2]J.W.L. HOAD, “Miséricorde”, Le Grand Dictionnaire de la Bible (Charols 2010), p.1059.

[3] Cf. H.-H. ESSER, “Misericordia”, Dizionario dei Concetti Biblici del Nuovo Testamento (Bologna 1986), p.1013-1014.

[4] « Rendez grâce à Yahvé, car il est bon, car éternel est son amour (hesed, éleos) »

[5] Cf. Mi 7,18 : « Quel est le dieu comme toi, qui enlève la faute, qui pardonne le crime, qui n’exaspère pas pour toujours sa colère, mais qui prend plaisir à faire grâce (hesed, éleos)? »

[6] P.H. TOWNER, “ Miséricorde, compassion”, Dictionnaire de Théologie Biblique (Charols 2006), p.751.

[7] Voir G. WALTERS-B. A. MILNE, Le Grand Dictionnaire de la Bible (Charols 2010), p.1500-1505.

[8] C. SPICQ, “eleéō, éleos”, Lexique Théologique du Nouveau Testament (Paris 1991), p. 493-494.

[9] F. STAUDINGER, “éleos”, Dizionario Esegetico del Nuovo Testamento (Brescia 2004), col. 1147.

[10] Cf.ESSER, “Misericordia”, Dizionario, p. 1015

[11] St Augustin, Commentaire sur l’Evangile de st Jean, XXXIII,5

[12] Mt (26,28) et Mc parle simplement du « sang de l’alliance », expression utilisée par Moïse en Ex 24, à la conclusion de l’Alliance. L’intention est claire : le Christ est le nouveau Moïse qui sauve son peuple. Il est de toute façon évident que même en parlant simplement du « sang de l’Alliance », Mt et Mc, malgré la référence implicite à Moïse, envisagent une « Nouvelle Alliance ». L’Alliance vétérotestamentaire étant unique, celle du Christ est nécessairement « nouvelle »

[13] Quand bien même Mt n’utilise pas l’expression « Nouvelle Alliance », il parle clairement du sang de l’Alliance « qui va être répandu pour une multitude en rémission des péchés » (Mt 26,28). Cette dernière mention (rémission des péchés) est une preuve que Mt avait aussi en esprit l’oracle de Jr 31,31-34 relatif à la Nouvelle Alliance.

[14] La traduction de la Bible de Jérusalem est alors plus précise : « Montrez-vous compatissants, comme votre Père est compatissant ».

[15] Homélie à la messe « pro eligendo romano pontifice », le 18 Avril 2005.

[16] St Augustin, Commentaire sur l’Evangile de st Jean, XXXIII,6.

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