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Le jeûne, une activité spirituelle commune à presque toutes les religions, est de plus en plus délaissé par plusieurs de nos contemporains. Le carême de cette année nous offre une belle occasion pour revisiter cette noble pratique qui unifie la personne humaine, purifie le corps et l’âme, élargit le cœur et fortifie la piété.   

 

 

Dans l’Antiquité, les Babyloniens pratiquaient le jeûne à caractère pénitentiel pour l’individu ou à caractère expiatoire pour la collectivité en cas de calamité. Les Grecs, pour leur part, intégraient le jeûne dans les pratiques initiatiques des mystères d’Eleusis. Quant aux Hébreux, ils connaissaient plusieurs types de jeûne dont celui de la célèbre fête de Yom Kippour ou Jour du Grand Pardon. Le jeûne du mois de Ramadan figure parmi les cinq piliers de l’islam. Le bouddhisme et l’indouisme pratiquent le jeûne ascétique dans la marche de l’individu vers l’illumination. Même dans les religions traditionnelles africaines, certains rites nécessitent le jeûne.

Le christianisme n’ignore pas la réalité du jeûne. Le Christ, lui-même, a jeûné 40 jours et 40 nuits dans le désert au début de son ministère (Mt 4,1-4) et a indiqué le jeûne associé à la prière comme l’arme efficace pour expulser certaines espèces de démons, (Mc 9,25-29). La communauté primitive priait et jeûnait souvent. (cf. Ac 13,3; 14,22; 27,21; 2 Cor 6,5.) Les Pères de l’Eglise ont mis l’accent sur la capacité du jeûne à freiner les élans du « vieil homme » qui sommeille en tout homme à la suite de la faute originelle. Certaines périodes de l’histoire de l’Eglise ont connu un goût prononcé, confinant presqu’avec l’excès, pour l’ascétisme dont le jeûne était une composante essentielle. Dans les pénitentiels[1] au Moyen-âge, le jeûne figurait en bonne place sinon constituait l’essentiel de la pénitence à faire pour obtenir le pardon.

Mais aujourd’hui, on note une quasi-désaffection ou un net recul de l’engouement pour le jeûne. Est-ce la conséquence de la montée de l'hédonisme ou la peur de l'effort? "L'essentiel, c'est le coeur", dit -on souvent pour échapper à tout effort en matière de religion. Mais le jeûne cherche d'abord à purifier le coeur pour le tourner vers l'essentiel.  Ce temps de carême nous offre l’occasion de revisiter le jeûne, une pratique commune à presque toutes les religions, en trois questions essentielles.

1°) Qu’est-ce que le jeûne ?

Qui dit “jeûne” dit “privation” de quelque chose de nécessaire ou tout au moins agréable pendant une période donnée dans le but de renouer avec l’essentiel. L’objet de la privation pourrait être la nourriture, la boisson, les rapports sexuels ou tout autre plaisir. Le jeûne chrétien entre dans cette dynamique de privation mais ne serait constituer uniquement une forme de punition ou de souffrance que le chrétien s’inflige pour ses péchés. Le Christ a souffert, une fois pour toutes, pour le salut du genre humain ; et c’est bien par grâce que le salut est obtenu. Pour Benoît XVI, “le jeûne représente une pratique ascétique importante, une arme spirituelle pour lutter contre tous les attachements désordonnés. Se priver volontairement du plaisir de la nourriture et d’autres biens matériels, aide le disciple du Christ à contrôler les appétits de sa nature affaiblie par la faute originelle, et dont les effets négatifs investissent entièrement la personne humaine.” (Message de carême 2009).

2°) Pourquoi jeûner ?

Tout d’abord, le chrétien jeûne pour se libérer du régime tyrannique de la chair né du péché et dans lequel le corps et ses passions réduisent l’esprit en esclavage, entraînant l’homme bien loin de Dieu son Créateur. C’est d’une vraie école de liberté qu’il s’agit. Le jeûne impose une maîtrise aux passions désordonnées afin de faire fructifier le salut obtenu dans le Christ ; il permet au chrétien de se recentrer sur Dieu et d’être plus disponible au prochain à travers les œuvres de miséricorde. Ce faisant, le chrétien reconquiert l’unification de sa personne et se soustrait à la division et à la dispersion occasionnées par le péché. « La pratique fidèle du jeûne contribue en outre à l’unification de la personne humaine, corps et âme, en l’aidant à éviter le péché et à croître dans l’intimité du Seigneur. »(Message de carême 2009).

Ensuite, le chrétien, en tant que disciple du Christ est invité à jeûner pour imiter le Christ qui a, lui-même, donné l’exemple au début de sa mission. (Mt 4, 1-4)

Par ailleurs, le Chrétien doit jeûner pour recouvrer son autorité sur les forces des ténèbres et du Mal. "Cette espèce-là ne peut sortir que par la prière et le jeûne." (Marc 9, 25-29) disait Jésus lui-même alors qu’il expulsait un esprit sourd et muet que ses disciples n’avaient pas pu chasser. Le jeûne est un allié indéniable dans le combat spirituel. L’enseignement de saint Basile le Grand reste d’actualité : «Pour ceux qui n’ont point à lutter contre ‘la chair et le sang, mais contre les principautés et les puissances, et les dominateurs de ce monde de ténèbres et les esprits d’iniquité’, ils doivent se préparer au combat par la sobriété et le jeûne. Si l’huile rend les athlètes plus souples, le jeûne fortifie celui qui s’exerce à la piété.»[2]

Aussi, convient-il de noter que le jeûne fait expérimenter la faim qui est une réalité pour un grand nombre de nos frères et sœurs dans le monde. En ce sens, il ouvre à la solidarité et au partage avec eux qu’ils soient proches ou lointains.

Enfin, il n’est pas possible d’occulter les innombrables bienfaits du jeûne à l’organisme humain. Il favorise un désencombrement mental et contribue à la bonne santé en association à l’exercice physique, à l’équilibre émotif et à la saine alimentation. L’homme bien à l’aise dans son corps rend aussi gloire à Dieu.

3°) Comment jeûner ?

Avec la constitution de la période de carême comme un temps de pénitence au IVème siècle, la pratique du jeûne était très rigoureuse : un sobre repas le soir, sans viande ni œuf, ni laitage, ni vin. Elle s’est considérablement adoucie et pratiquement réduite à deux jours le mercredi des cendres et le vendredi saint (Canon 1251) pour les personnes dont l’âge varie entre 14-60 ans. Les malades et les femmes enceintes sont évidemment dispensés.

Eu égard aux bienfaits du jeûne, il convient d’aller au-delà des deux jours frappés d’obligation. En effet, comment se passer d’une arme aussi efficace, d’un moyen qui a fait ses preuves dans l’histoire spirituelle de l’humanité quand l’on veut se rapprocher de Dieu? Face à l’effritement des valeurs morales et spirituelles dans la société et même dans le peuple chrétien, une redécouverte de la pratique du  jeûne « total » (s’abstenir de manger pendant 24h) ou « partiel » (s’abstenir d’un ou deux repas ou de certains aliments dans la journée) s’impose. Face à la montée en puissance de l’hédonisme avec ses corollaires d’affaissement du caractère et de la personnalité des hommes et des femmes de notre temps, la beauté de l’ascèse mérite d’être à nouveau contemplée.

Le jeûne de la nourriture conduira à celui de la cigarette, de l’alcool, de la consommation de l’internet ou de la télévision (émissions, feuilletons), des paroles inutiles, des pensées négatives, des critiques malveillantes, des occasions de péché. Tout orienté vers Dieu, le jeûne chrétien doit aussi favoriser la prière et l’aumône. Saint Pierre Chrysologue écrit : « Le jeûne est l’âme de la prière, la miséricorde est la vie du jeûne. Donc, celui qui prie doit jeûner ; celui qui jeûne doit avoir pitié ; qu’il écoute l’homme qui demande, et qui en demandant souhaite être écouté ; il se fait entendre de Dieu, celui qui ne refuse pas d’entendre lorsqu’on le supplie.»[3]

Pour finir, le Christ lui-même indique l’esprit dans lequel le jeûne chrétien doit être vécu pour porter du fruit : Pour toi, quand tu jeûnes, parfume ta tête et lave ton visage, pour que ton jeûne soit connu, non des hommes, mais de ton Père qui est là, dans le secret ; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra."(Matthieu 6, 16-18). C’est dire que le jeûne ne doit pas devenir une fin en soi ni une question de performance qui conduit à la vaine gloire. Il doit être centré sur Dieu qui en connaît le prix et en donnera la vraie récompense.

Père Eric Oloudé OKPEITCHA

Directeur de la Cell. de Com. de la CEB.

 

 

 


[1] Le pénitentiel, c’est le manuel qu’utilisait le confesseur lors du sacrement de pénitence. On y trouvait la description d’une série de péchés suivis du tarif expiatoire qui convient.

[2] SAINT BASILE LE GRAND, Seconde homélie sur le jeûne, in Chefs-d’œuvre des Pères de l’Eglise, Tome 4, Paris, Bibliothèque ecclésiastique, p. 403.

[3] SAINT PIERRE CHRYSOLOGUE, Sermo 43: PL 52, 320. 332.

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